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Ce qui précède l’aurore…

Elle marche. De long en large trop vite, pas assez, devant l’immeuble, devant sa maison elle marche. Cette jupe est trop courte. Ça se voit qu’elle est trop courte, même sous le manteau . Elle pleure. Elle voudrait rentrer. Elle n’a pas envie de rentrer. Elle avance sa main, ouvrir cette porte, monter, l’autre porte, le lit, s’étendre. Continuer de pleurer. S’étendre et ne plus penser. Mais elle continuera de penser. Elle ne veut plus penser. Elle ne pousse pas la porte. Elle change de direction, elle s’éloigne, aller, partir, loin, nulle part. Elle voudrait courir même. Elle a une aiguille plantée au milieu de sa poitrine, ça va l’empêcher de dormir, alors autant courir sur les aiguilles de ses talons… Elle sait. Ça ne la laissera pas tranquille. Elle enfonce les mains dans ses poches. Le téléphone. Elle pourrait appeler. Gueuler sa rage, fumer, trop, pleurer, encore. Mais non. Franchement ça mérite pas qu’elle dérange, puis toujours les mêmes personnes, elles doivent être fatiguées d’être réveillée en pleine nuit pour… ça.

Il devait rentrer. Sauf qu’il l’a vue bondir hors de la voiture, il a vu comment elle a claqué la portière, ce qu’elle a craché sur la vitre. Elle est belle même avec les traces noires de trop de mensonges sur ses joues. Elle est belle avec ses jambes qui montent trop haut et sa démarche que les échasses font chavirer. Elle est belle avec sa rage même pas contenue. Il aimerait bien avoir le cran de lui parler, poser sa main sur son épaule, lui dire que ça n’est rien. Pas grave. On guérit à la fin, même des cons. Il reste toujours là, dans le fond, la trace, mais, par dessus, on guérit de tout. Il n’ose pas. Il y a trop de trop chez elle. Puis il n’est pas présentable. Un moment qu’il ne l’est plus. Il devrait aller ailleurs, pas regarder, sauf que s’il regarde ailleurs, ses yeux brûlent alors il y revient . Elle part, elle court presque, sur la pointe des pieds, à chaque pas, elle manque de s’effondrer. Il marche derrière elle, juste assez loin pour qu’elle ne le voit pas trop, peut être même qu’elle ne s’en apercevra pas, peut être même qu’il pourra continuer à la voir.

Une pauvre conne pauvre conne pauvre petite conne… Elle claque trop fort ses talons sur les pavés, ils ne tiendront pas, elle le sait, elle finira sans. Pieds nus. Au fond c’est tout ce qu’elle est, une va-nu-pieds. Il n’y a que dans les contes pour petites filles qui rêvent que les va-nu-pieds deviennent des princesses. Dans la vie véritable, elles finissent toujours par faire claquer leurs talons sur des trottoirs pavés, la nuit. Elle a mal partout, et le besoin d’un verre. Mais on n’est pas dans une rue pour boire, ça non, quartier résidentiel, petits supermarchés tous propres, grille fermée à cette heure, tard, il est trop tard et elle, elle marche toute seule sur un trottoir trop vide. C’est dangereux les trottoirs quand les rues sont vides. La jupe courte, c’était pour lui. Qu’il la désire. Qu’il l’aime. Qu’elle soit importante, pour lui. Elle n’a jamais aimé les jupes courtes, ça fait qu’on la regarde, tous, les hommes, les femmes, le pire, c’est les femmes, comment elles la regardent. Elle n’est pas le genre de femme à pouvoir marcher seule, la nuit. Peut-être même qu’elle pourrait en mourir. Un instant, ça la fait sourire. Non, en vrai ça lui fait peur. A mourir, puisque sur ce trottoir elle meure, que ce soit de sa main, d’aucune autre. Elle accélère. Elle se dit peut être que si elle meure elle va arrêter de penser. En vrai, elle veut seulement cesser de penser à lui. Elle arrive sur une autre rue, là, elle le sait, il y a un endroit où on peut boire. Il ferme tard. Comme un papillon de nuit va se cramer sur un néon, elle pousse la porte, descend l’escalier sombre et se penche sur le bar.

Elle commande un verre, deux, cinq, plus peut-être. Elle veut se cramer à l’alcool pour oublier les larmes qui brûlent ses yeux, que l’amertume au fond de sa gorge n’ait plus le goût de la mer. Elle tangue trop, elle chavire, elle vire ses chaussures, elle est toute petite. Une toute petite fille au fond d’une cave avec pour bouée un verre et l’amer de sa vie qui finira par la noyer. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle n’a jamais su aimer. Aimer c’est un calcul. Un jeu. Un spectacle. Faut pas chercher à être vraie, pour aimer sans pleurer, faut dire les bons mots, ceux qui caressent et ceux qui blessent, avoir les bons gestes, savoir partir, être prête à revenir, cultiver le manque, offrir ses absences. Elle, elle n’a jamais rien eu à offrir. Alors elle donne. Tout. Forcément, ils prennent. Tout. Ils prennent, surtout lorsqu’elle ne veut pas donner. Par force. Par ruse. Par jeu. Ils ont toujours pris, consommé, épuisé, manipulé, piétiné ce qu’elle était. Ils l’ont déifié lorsqu’elle a résisté, ils l’ont réifié lorsqu’elle leur a cédé. Puis ils sont partis, avec leur trophée, en aimer une autre, un vrai être humain avec de vraies envies, une vraie vie.

Il n’aurait pas du la laisser rentrer. Il aurait fallu qu’il ose, l’arrêter, lui parler, lui dire. Lui montrer. Il les connaît, lui, les endroits qui rendent plus belle la nuit. C’est pas dans les caves que la nuit est belle, non. Faut s’approcher des étoiles, faut monter, faut s’élever. On s’élève pas, dans une cave, on prend le premier, la première qui passe et on attend avec que la douleur s’efface. Pour ne pas rester seul, pour venger son deuil. Mais ça fait rien, à part rajouter du pathétique. Il espère qu’elle sortira bientôt, qu’elle passera la porte, surtout, surtout, qu’elle sera seule.

Elle fixe le fond de son verre. Quand ils restent, c’est pire. Elle devient sous leurs doigts une poupée de cire à modeler. Ils plantent des crochets à ses articulations, ils y accrochent des fils et ils l’agitent. Ils l’exhibent comme une image qu’on projette, sans identité ni volonté, un jouet. Lorsqu’elle n’amuse plus, que ses couleurs ont fanées, qu’elle se réclame de l’humanité, ils piétinent, ils cassent, ils la relèguent dans un coin quelque temps avant de la glisser distraitement dans un benne. Du plus loin que peut porter son souvenir, elle n’a jamais aimé un homme sans souffrir. Ce soir, elle est un vieux chewing-gum qui aurait perdu son goût collé sur un tabouret de bar. En avalant un gorgée, elle manque de s’étouffer de rire.

Au fond de la salle, il y a cet homme, seul. Il se lève lorsqu’il la voit rire. Il prend son manque d’air pour une invitation, il se perche sur le tabouret, trop près du sien. Il veut tout savoir, il veut qu’elle donne, encore. Sauf qu’elle n’a plus rien, rien que sa rage muette et la douleur qui affleure sous l’alcool de ses veines. Elle secoue la tête, gentiment, vraiment, elle n’a pas envie de donner, ce soir. Pas parler non plus, désolée. Il ne comprend pas, il pourrait pourtant, il ne veut pas, vraiment . Pourquoi ? Pourquoi non, pourquoi elle est ici, si c’est pour dire non. Elle n’a pas à dire non, autrement elle ne sort pas, elle sort encore moins habillée comme ça… Quand on montre, là, tout ça, c’est bien qu’on cherche, elle cherche, elle doit forcément chercher, autrement elle ne serait pas là…

Avant, elle se serait réfugié auprès du serveur. Avant, elle aurait essayé de calmer l’homme, peut-être même, elle lui aurait parlé, elle aurait flirté, un peu. Elle aurait fait semblant d’être ce qu’il voulait. Pas ce soir. Plus maintenant. Elle tourne son verre dans sa main. Il est lourd, ce verre. L’homme ne s’arrête pas, personne ne l’arrête, il hurle maintenant qu’elle n’aurait pas du sortir si elle ne voulait pas de compagnie, surtout pas avec ces jambes là, encore moins avec ce corps là, ce visage là. Sa voix devient trop forte, plus forte que la musique, sa bouche est trop près de sa mâchoire, elle peut le sentir, en parfums, en souffle. Il n’a pas à être là. Elle veut qu’il parte. Maintenant. Ses mains s’agitent, elles se rapprochent de ses seins, de sa taille. Sur le bar, le serveur a laissé une bouteille à moitié pleine de ce qu’elle n’a pas bu. Il l’agrippe, il serre, il lui fait mal, il la dégoute. Il va bien falloir qu’il la lâche. La bouteille, le crâne, ça fait un bruit bizarre la rencontre des deux, il y a des éclats de verre sur ses épaules, sur le tabouret, on dirait un dessin, une constellation de matière brillante dans la pénombre. Un peu de liquide rouge sombre glisse le long de son nez, de ses tempes.

Elle attrape ses chaussures, elle court, ses bas s’effilent sur l’escalier, il la suivra, il voudra sa revanche, la rue, courir, courir jusqu’à l’immeuble, s’abriter… Elle pousse la porte.

Il est resté là, comme s’il avait su.

Elle a eu peur de lui, quand il l’a suivie jusque là. Elle a eu peur de son allure, de ce manteau sans âge, de ce chapeau sans forme, de sa gueule. Maintenant, elle ne voit que ses yeux. Noirs, immenses, l’océan quand il n’y a pas de lune, des yeux d’enfant dans un visage d’homme. Ils lui font oublier un instant le mal dans ses veines, le sang qui coule sur le visage de l’autre. Celui qui ne passe plus la porte, derrière elle, qui recule, il recule de cette présence, il grogne un peu mais il renonce. Les yeux noirs ne demandent rien. Ils ne veulent pas prendre. Ils embrassent ce qu’ils touchent. Il sourit un peu, elle dit juste merci, elle voudrait rentrer. Elle avance vers sa rue, il la suit encore, de loin, en silence. Arrivés devant sa porte, il ose. Il attrape les chaussures qu’elle n’a pas remis à ses pieds, en marchant à reculons, il lui dit allez, viens, on va voir le monde. Elle aimerait bien voir le monde. Alors, même si c’est fou, même si elle est folle, elle le suit, elle se laisse guider au hasard des ruelles. Ils trouvent un chemin, ils grimpent par delà les murs, en haut, tout en haut, toujours plus haut. Ils ne se disent rien, ils ne parlent pas. Lorsqu’il pense ne plus pouvoir monter, ils s’assoient. En dessous, les lumières de la ville veillent sur les stores clos. Ça grise toujours un peu de savoir l’autre qui dort. Ils restent un moment, posés sur ce toit, ils écoutent le silence.

Par dessus les toits, le noir de la nuit change, il mélange les couleurs, c’est un peu bleu, violet, ça devient ocre, orange. Pour la première fois, dans ce qui dort encore, elle vit, simplement, ce qui précède l’aurore.

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La planète

Il était une fois…

Non. Pas comme ça. Ça, ça valait quand il y en avait d’autres. Pour qu’il y ait une fois, il faut qu’il y en ait d’autres. Là, il n’y a plus.

Maintenant il était une fois ça ne marche plus.

Maintenant, il n’y a plus que la Planète.

Il y avait d’autres choses , avant, des trucs, ça bougeait, ça grouillait, il y avait même tellement de ces choses qu’on utilisait des mots pour désigner leurs ensembles. Chaque chose qui vivait avait son mot, et l’ensemble de ces choses avait un autre mot, comme l’endroit où elles vivaient, encore un autre mot. Un mot pour désigner toute chose. Maintenant, il ne reste que les mots. Plus de choses. Elles ont disparus, évanouies, comme ça, comme la poussière que le choc du saut soulève lorsque mes pieds percutent le sol.

Non. En vrai, ça n’a pas pris ce temps là. En vrai, ça a pris des décennies, des siècles, peut-être même plus. Des siècles que plus rien ne bouge à part moi. D’autres siècles encore qu’ils sont partis.

J’ai envie de voir ce qu’il y a derrière la montagne, à l’est, tout au fond, juste avant l’horizon. Peut-être que j’y suis allé, avant ? Peut-être, j’ai oublié. Quand j’oublie, c’est chaque fois la première fois. Les mêmes paysages, sans doute, mais avec des yeux neufs. C’est ce que je préfère, les paysages. Surtout lorsqu’ils sont bruts, comme ça, sans rien dessus, juste purs d’eux même. J’aime moins quand il reste un petit bout de mur, quelque part, parfois c’est même plusieurs petits bouts de mur. Avant, c’était des murs tellement haut que l’on ne pouvait rien voir d’autre. Puis le temps, puis les vents, puis l’eau, quand il y en avait encore. Ça a fait des trous, des crevasses, des tas de pierres, de matière. Elle est patiente, la Planète. Tenace aussi.

Lorsque je regarde autour, j’en vois, des bouts de mur. Certains tiennent encore, hauts, très haut, avec leur œil rond comme on pouvait les faire, avant. Quand on était plein. Quand il y avait autre chose que moi. Et la Planète.

C’est qu’on lui a fait mal, à la Planète. On était tellement, puis on avait des besoins, fallait les assouvir nos besoins, tellement qu’on est allé creuser loin, très loin, jusqu’à toucher son cœur. On ne savait pas. On ne comprenait pas. On ne l’entendait pas. Enfin, certains l’entendaient. Mais elle ne parle pas toujours avec des mots, ou alors avec les siens, alors ce n’est pas facile à comprendre, ce qu’elle dit.

Je passe devant les murs très hauts avec leur œil rond. Je trace la route vers l’est sans trop les regarder. Je ne les aime pas du tout, en fait. Ils me font peur. Chaque fois que l’un d’entre eux croise ma route, avec en lui toute la prétention de ma race, j’ai peur qu’il ne s’effondre et me recouvre. Juste après qu’ils soient partis, j’ai eu besoin de ces murs. Longtemps, j’ai cru qu’ils me protégeraient. Jusqu’à réaliser leur inutilité. Que même les autres qui bougeaient, dehors, je n’avais pas à les craindre. Qu’ils ne m’en voulaient pas. Qu’Elle ne m’en voulait plus. Qu’on pouvait vivre ensemble, puisqu’ils étaient partis, puisque je n’étais plus si nombreux que ça. J’ai le souvenir qu’ils servaient à quelque chose, les yeux, en haut des murs. J’ai oublié aussi. J’ai oublié tant de chose…

Ça m’a sauté au visage quand je l’ai vu. Le portail. Il ne marchait que dans un sens. On y avait entré nos empreintes moléculaires, plus la lumière de nos cellules, tous. Il marchait comme ça, codage, déstructuration, restructuration. Je me rappelle maintenant. Les yeux. Ils servaient à se voir, même lorsqu’on était à des milliers de kilomètres les uns des autres, à se parler aussi.C’est drôle comme je me souviens de tout ça, tout à coup, alors que j’ai même oublié la couleur de la nuit. Est ce qu’il fait nuit, là où ils sont allés ? La Planète a perdu jusqu’à ses nuits. Elle n’a pas arrêté de tourner pourtant, mais il ne fait plus jamais nuit. Rien que ce ciel couleur d’ocre, partout, tout le temps, ocre comme le sol et les montagne, quand il y en a encore un peu. Le portail fait un peu d’ombre, je m’y pose. Il était très grand, quand on l’a construit. Un cercle immense, mille adultes pouvaient le passer dans le même temps sans se gêner. Il fallait bien, pour que tout le monde puisse partir. Il est devenu tout petit, lorsqu’il s’est refermé. A peine assez grand pour me faire de l’ombre. Ils avaient calculé : le passage ne pouvait se faire que dans un point sur la carte de l’espace et du temps. En dehors de ce point, rien ne pourrait y entrer, rien ne pourrait en sortir. Je me suis juste mis en dehors de ce point. Je ne suis pas passé. Je suis resté. J’ai passé trop de temps à l’ombre de ce portail, ça me rappelle des choses. Je n’aime pas me souvenir.

Je recommence à marcher, en soulevant des nuages poussière qui se déposent, en fonction des vents et de leurs directions, sur le vert des murs ou en dune un peu plus loin. Le vert, c’est l’oxydation des matériaux. J’ai appris ça sur les machines. Comment les forages ont changé la Planète, les métaux, les matières dont on faisait le murs ne réagissait plus comme on s’y attendait, comme ils avaient toujours réagi. Je crois qu’avant, ils devenaient gris. Maintenant, ils sont verts. Ça ne change pas grand-chose, au final.

J’ai perdu la montagne que je voulais rejoindre. Elle est cachée derrière les murs. Si je les contourne, je la retrouverai. J’aime bien savoir que j’ai la Planète pour moi tout seul. J’ai toujours aimé ça. Qu’il n’y ait plus, sur sa surface, qu’Elle et moi comme êtres pensants. Puis comme être tout court. Des fois, elle me demande : ils auront compris, tu crois ? Je ne répond pas. J’ai décidé de rester là. Si, je répond parfois que je ne sais pas.

Au départ, je pensais que je n’aurais pas beaucoup de temps. Alors j’ai appris. J’ai lu tout ce que je pouvais lire, sur les machines puis sur les filmécrans. On ne pouvait faire passer que du vivant, par le portail, les filmécrans et les machines, ça n’est pas tout à fait vivant. J’ai parcouru toutes les scitothèques que j’ai pu trouver. J’y ai passé le temps de plusieurs vies. Je me disais que je n’aurais pas assez de temps pour apprendre, que, sans doute, la mort me prendrait avant. 

Je vois enfin la montagne. J’espère qu’elle n’est pas seulement une dune, elle me paraît bien trop haute pour n’être qu’une dune mais, après tout,  même en ce qui concerne les montagnes, il n’y a plus grand-chose à prévoir . Ça m’est arrivé, quelques fois, de croire que je voyais des paysages, des vallons, des collines. Le temps que j’arrive assez près pour les savoir, tout avait disparu. Quelques rigoles de sable et de poussière qui s’écoulaient d’une dune. C’est beau, les rigoles de sable, on pourrait presque les boire. De rigoles, elles deviennent rivières, fleuves, si le sol est assez vallonné, parfois, on peut voir des mers de sable, avec leurs vagues orangées qui dansent sous les caprices du vent.

On savait depuis bien avant le portail, on n’a jamais cessé de creuser. Malgré les alertes, on allait de plus en plus loin, de plus en plus profond. Comme si Elle n’avait aucune importance. On vivait à crédit, chaque année, de plus en plus tôt dans l’année. Jusqu’à ce que Lui devoir des années entières de ressources. On n’a jamais réglé notre dette. Les miens, quand ils ont terminé de l’épuiser, ils ont juste trouvé une autre planète à tuer. Je n’ai pas voulu. J’ai voulu être celui des nôtre qui paie sa part de dette.

En fait, je sais. Comment ils ont fait, avec Elle. C’est pour ça, je ne veux pas lui répondre. Comment ils ont remplacé son champs magnétique par des machines, parce qu’il fallait forer, forer, extraire, extraire, tout ce qu’il y avait dans le sol pour construire toujours plus de machines, remplacer ce qui existait déjà, ce que la Planète avait mis des millénaires à façonner, par des bouts de ferrailles obsolètes en moins de  trois cycles quand ce qu’Elle nous donnait valait pour des millénaires. Tout ça dans un seul but. Sauf qu’il ne devait pas être aussi important que ça, le but, parce lui aussi, je l’ai oublié.

Entre le reste de mur et la montagne, il y a un petit lac de sable. Je le contourne, reconnaître ses courants, ceux qui peuvent mener de l’autre coté, ceux qui pourrait m’engloutir parce que trop profonds. Je m’élance, j’en attrape un, il me porte. Je traverse le lac de sable porté comme ça, vers l’autre rive, une petite falaise de pierre, ocre sur ocre , on la distingue à peine. C’est dans un petit lac comme ça que c’était arrivé. J’avais déjà commencé à m’injecter des cybersomes. Ils servaient à nous augmenter, un mélange de machines et de matière organique, qu’on s’injectait, qui s’infiltraient jusque dans les noyaux de nos cellules. Ils devenaient un peu de nous, nous rendaient plus résistants, plus adaptables. Pour le Voyage. Parce qu’on ne savait pas trop ce qu’il y avait, au bout du Voyage. Une injection, pas plus, ils en avaient amené un stock avec eux. Pour le cas où. Le reste de stocks, je l’avais trouvé, je l’avais testé. Je courais plus vite, je sautais plus haut, je trouvais ma nourriture plus facilement. Jusqu’à ne plus avoir besoin de nourriture. Jusqu’à ne plus avoir besoin d’eau. Jusqu’à me passer de sommeil. Jusqu’à dépasser de plusieurs vies ce que j’avais espéré de temps à vivre.

Le courant me dépose au pied de la falaise, je la franchis d’un bond. Derrière moi, il y a le lac rouge, les murs verts avec leurs yeux, et au dessus, les cercles satellites qui ont remplacés le champs magnétique de la Planète. Elle est au bord de l’explosion, tout le temps, depuis tout ce temps. C’est pour ça qu’ils sont devenus brillants, de petits soleils. C’est pour ça que personnes ne voulait rester auprès d’Elle. On ne sait jamais quand Elle peut exploser, ils disaient. Plus le soleil, le vrai, que l’atmosphère chargée de poussière rend orange. Il était jaune lorsque le ciel était encore bleu. Même quand il se couche, les satellites restent, ils brûlent toujours, ils brillent sans cesse. Il n’y a plus de nuit. Un jour, l’un deux fondra complètement. Je ne sais pas quand. On partira en poussière, la Planète et moi. On mourra ensemble, de vieux amants qui s’éteignent en même temps.

J’aimerais qu’il attende un peu, que j’arrive en haut de la montagne. Le soleil commence sa course au dessus d’elle. Je ne sens plus si il réchauffe l’atmosphère. Je ne sens plus grand-chose, ni la poussière sous mes pas, ni l’air sur ma peau. Je ne sais même plus si c’est vraiment de la peau. Ni s’il reste de l’air autour. C’était beige mat avant. Avant cette chose dans le sable que je n’ai pas même pu voir.  Je pensais être le dernier être vivant sur la Planète. J’ai traversé sans me méfier. Elle a jailli, un éclair, une trace sur ma jambe, le signal de la douleur, aiguë, qui remonte jusqu’à la colonne, jusqu’au crane. J’avais déjà intégré trop de cybersomes. J’ai réussi à me traîner jusqu’à en trouver d’autres, dernière injection des dernières doses. J’ai muté. J’ai fusionné avec ce qui m’a piqué. J’ai une drôle d’ombre maintenant. Une drôle de peau aussi, comme la cuirasse des scarabée qu’on emprisonnait, quand on était enfant. Un monstre en cuir qui ne dort ni ne mange, un fantôme peut-être, va savoir.

C’est une montagne. Un roc, ses parties oxydées affleurent, sous la poussière rouge, entre les rigoles de sable. Au sommet, je m’accroupis sur l’effleurement d’un rocher qui ne s’est pas encore effrité. De ma vigie, je vois le lac de sable qui se forme dans un petit vallon. Il reste d’autres montagnes, loin, très loin vers l’horizon. Sur les mers, les dunes se font, se défont sous les caprices des vents. Juste derrière le lac, une ancienne cité s’éveille d’une lumière différente, le soleil éclaire les murs, ils pourraient être d’émeraude. Tiens, je me souviens, maintenant, pourquoi on a creusé autant. Ça n’était pas si important, finalement, l’argent. J’entends, en dessous de moi, la Planète qui rit un peu de m’entendre penser ça. Au loin, dans les rayons du soleil levant, une aurore à particules s’éclaire. Que j’aime cette Planète. Celle qu’avant, avec les autres humains, nous appelions la Terre.