Archives pour la catégorie La couleur du jour…

Billet d’humeur, coup de gueule, coup de foudre, tout ce qui passe par ma tête.

Mais que fait la police?

img_2035C’est samedi soir, je sors au ciné. C’est samedi tard, je rentre du ciné. Dernier tram, ou presque, au cœur de la ville. Comme souvent, sur les quais, trop de monde, l’attente va être longue.

Il y a comme un malaise qui monte. Droit en face, des gilets bleus marine, des talkies, des flingues aussi… Trop de bleu sur ces quais, un bleu pas clair, trop sombre, qui dessine une cage, au centre de la cage, un homme, les mains jointes devant.  L’homme ne bouge pas, ne proteste pas, il est très grand, il est beau je crois.  Qu’a-t-il bien pu faire, que peut-il bien être, je ne l’ai pas su. Ha si, pardon, africain, il doit être, et oui, on ne cache pas sa couleur de peau… Ils l’ont laissé partir. De mon quai, la rage nait au ventre.

L’attente se termine avec la prochaine rame, vide ou presque de voyageurs. Pas de contrôleurs. Trois pour encadrer un ado, trois hommes pour presque un enfant. Sur le quai, c’est un festival d’uniforme, que c’est laid, que c’est triste. Mais ça n’est pas fini, encore. L’enfant porte une casquette, l’enfant porte un jogging, et ça, c’est un crime. Le bleu trop sombre lui demande de poser les mains sur la vitre, d’écarter les jambes. L’enfant est pâle, il est presque mort. Il le fouille. Il ne trouve rien, si, il trouve, ils trouvent tous, les uniformes autour, une jouissance crasse à son humiliation. Elle est dans leurs rictus qui ne peuvent plus sourire, elle est dans leur regard, dans leurs épaules, leurs mains. Dans la rame, j’ai la rage aux yeux, je l’ai au bord des lèvres, au bord des poings. Ça n’est pas bon la rage, je n’ai rien su faire à part des idées de baffes qui se perdent comme la rame m’entraine plus loin.

C’est jeudi, pas assez tard pour être le soir. C’est jeudi, il sort du ciné. Il y a eu comme un malaise, trop de bleu, pas clair encore. Ils l’ont embarqué. Parce que sa gueule ne leur revient définitivement pas. Juste pour ça. Ils l’ont déjà eu, une fois. C’est vrai qu’il est dangereux, cet homme, à vouloir vivre de liberté. C’est vrai qu’il est dangereux, ce ciné, à offrir pour rien de quoi se faire pleine la tête. C’est marqué à l’entrée. C’est tellement dangereux, les libertaires, tellement dangereux, les couleurs de peaux, tellement dangereux que ceux en armes ont le temps et les moyens de ne s’occuper que d’eux. Seulement d’eux. Parce qu’attention. La liberté, ça peut être contagieux…

Voilà ma ville, voilà ma France, voilà ma démocratie. Ça devient limite porno, ce mot : démocratie. Mon pays qui a abdiqué devant l’argent d’abord, devant la sécurité ensuite, et qui ose encore graver égalité et liberté aux frontons des écoles, aux frontons des mairies. Ouais, on est égaux et libres, du moment qu’on est blanc ET riche. Ou très riche. Là t’as pas besoin d’être blanc.

Dis, combien de temps ça va durer encore ? A quel moment on va se réveiller de notre putain de coma, à quel moment on va comprendre qu’on ne peut pas laisser des mecs à l’intellect et l’émotionnel qui flirtent avec la faille atlantique porter une arme et se croire figure d’autorité ? Dis, tu comprends que si on sacrifie notre liberté à un fantasme de sécurité, ça nous fera tous crever ? Dis, qu’est ce qu’il te faut de plus pour réaliser ? Dis, à quel moment on va enfin se respecter ? Dis, à quel moment on va enfin se révolter ?

Ne tarde pas. Il est encore loin le printemps, et pendant ce temps, on s’habitue aux uniformes qui inondent nos rues. Juste ce qu’il faut pour qu’ils restent et que tout ça, ils le continuent.

 

Debout.

Y a les casseurs de toiles et les rêves aux étoiles… Y a les même, toujours, fidèles au poste, les  semblants d’arapèdes qui s’accrochent au peu de pouvoir qu’il leur reste… Y a les mots qu’on pourrait se dire, ceux qui peuvent encore s’écrire, au-delà des luttes et au-delà des cultes. Y a des cortèges en carnaval, des couleurs sous les pneus, des couleurs sur les murs. Y a un monde qui se réinvente.

Comment on fait, dis, tu sais, toi, comment on fait, quand tout ce qu’on a est vieux et qu’il nous faut du neuf?

Tu crois que ça suffit, toi, de s’asseoir en rond sur les places et d’écrire ce qu’on voudrait qu’ils fassent ?

Ils ne parlent plus pour nous depuis longtemps. On a oublié les luttes, on n’a gardé que les cultes. Les cultes aux anciennes luttes qu’on aurait gagnées, dans le temps. Mais la lutte ça ne se gagne pas. Ça s’entretient la lutte. C’est un mode de vie, la révolte, quand tu refuses le blase, quand tu restes indigné, quand la moindre injustice te prend à la gorge comme si c’était ton souffle qu’on voulait couper. Pas besoin de barre de fer. Juste réfléchir à ce qu’on veut te faire faire. Courir en sens inverse, toujours. Toujours tourner le dos au système. Le comprendre, l’appréhender, l’intégrer. Pouvoir le prédire. Et tourner les talons.

Trouver le second souffle. Ou le cinquième. Ou le millième. Rester mobile. Dans nos corps. Dans nos têtes, dans nos esprits. Réactifs contre les réacs.

Dans nos chants tout est à nous, pourtant on a tellement à apprendre. Apprendre à réapprendre, et à réinventer. Se réinventer, unique et ensemble. Changer de dimension, changer nos dimensions. Passer de la survie au construit, de la réaction à l’anticipation.

Non, on ne rentre pas, non on ne se couche pas, on a repris les places, on se prépare au décollage. Histoire de regarder comment c’est fait en bas, à quoi ressemblent nos cages… Mais pas que. D’en haut on peut voir les plages et les marécages, d’en haut on voit de quelle couleur est la mer et les glaciers qui fondent. On va quitter notre espace, on va s’élever des places. On s’épandra dans la rue, dans les quartiers, dans les villes, dans les villages et les champs.  On se quitte et on se trouve, quand on va vers ceux qui nous troublent. Et dans cet instant, précisément dans cet instant, on n’est plus un pays, on n’est plus une nation. On est multiple et un. On est le monde, demain.

Debout

« Et je leur dirais quoi ? » Ceci n’est pas une critique.

nourdinedidier

Il y a quelques mois, en mars, je suis allée voir une pièce. Ça faisait longtemps, bien trop longtemps. Ça s’appelle « et je leur dirais quoi ? ». C’était la dernière, enfin avant un moment.
Un texte d’un jeune homme (enfin jeune comme moi), Nourdine Bara, servi par la gouaille juste et grave de Didier Lagana.
Le cadre : un bar, un homme y entre, il sort du théâtre, il est auteur, et il râle. Il râle parce qu’ « on » lui demande de faire plus de dialogue.
Et il explique, il explique au barman, il explique à tout le monde, il s’explique, tout court. Un monologue d’un peu plus d’une heure avec un thème unique finalement : les mots.
Les mots et leur souffle d’abord, ces mouvements d’air, ces ambiances qu’on ressent plus qu’on ne les entend pour exprimer des choses futiles ou importantes.
Ces mots qui ne viennent pas, ou peut être qui viennent trop tard, vingt secondes dans le texte, vingt heures ou vingt jours parfois dans la vie, qui finissent par sortir, tard le soir, au moment ou tu penses que tu vas réussir à dormir. Ces mots qu’on aurait aimé dire pour frapper souvent mais qui arrivent tellement hors contexte qu’on finit par les taire, parce que sinon c’est la victime qui devient l’agresseur. Je me dis parfois que c’est pour ça qu’on écrit : écrire c’est être maitre du temps sur les mots… On n’est jamais en retard sur ce qu’on écrit… On s’en fout d’ailleurs : si les mots nous viennent après coup, il suffit de remonter un peu, de tourner quelques pages pour les placer exactement à l’endroit ou ils doivent être, pour supprimer celui qui n’aurait jamais du y être ou déplacer la virgule.
Ces mots qui mentent, qui n’ont pas, selon le contexte et la mélodie, la même couleur, la même odeur… Ces mots qui ne sentent pas bon du tout, comme « identité nationale ».
Ces mots qui sont tous de la même langue mais qui ne font pas parti du même langage, lorsqu’on discute et qu’on finit par polémiquer, pour savoir qui a raison, avec nos lâchetés ou notre refus de lâcher. C’est dur à faire passer, dans un dialogue, à l’écrit ou sur une scène, cette incompréhension, ces arguments qui buttent et qui se mordent la queue après s’être mordus entre eux.
Ces mots qui ne peuvent pas venir, comme ça, sous cette forme qu’ « on » demande, ce dialogue, parce que l’auteur ne veut pas les faire mentir, qu’il ne veut pas les forcer, parce que comme il dit, « je les aime, moi, les mots ». Elle est belle, cette phrase. « Je les aime, moi, les mots ». Parfois, je me dis que notre identité se voit bien mieux dans nos mots que dans tout autre chose…
Il y avait cette autre phrase aussi, « j’aurais voulu être avocat ». Il est devenu auteur. Mais auteur et avocat souvent, c’est un peu la même chose. C’est tourner les mots dans tous les sens pour leur en trouver un, de sens. Sauf que l’auteur, il fait ça avec ses mots à lui…

Non. Ceci n’est pas une critique, on ne peut même pas parler d’un avis. C’est plutôt un merci, merci à tous les deux pour tous ces mots dits ce soir là, et qui ont rempli le vide que je sens parfois, quand je suis toute seule en face de mes mots, à moi.

Cette pièce, ils la jouent à nouveau, le 19 janvier dans l’après-midi, les 20 et 26 janvier en soirée. En 2016 évidemment. Vous n’avez rien de mieux à faire que d’aller les voir, les entendre, croyez-moi… Moi j’y retourne.

Pour les horaires, réserver, tout ça, c’est par là:

http://theatrejeanvilar.montpellier.fr/agenda/et-je-leur-dirais-quoi

Et pour le site de l’auteur de l’auteur, par là:

http://www.nourdine-bara.c.la

 

2015

Un auteur irlandais, qui,enfant, a connu la guerre civile , a écrit dernièrement que la haine gagne toujours à la fin. Qu’il ne peut y avoir d’état de droit lorsque le droit est du coté de celui qui tient les armes.

Elle gagne, c’est vrai, elle échoue parfois, elle échoue souvent, à détruire celui contre lequel elle s’exerce. Mais elle finit toujours par tuer celui qui la porte. Et en cela elle gagne. C’est notre premier acte de résilience, celui de résister à la haine.

Et puis il y a la chape de plomb, fondue et refroidie instantanément à peser sur nos pauvres têtes par les actes de barbares qui n’ont pour eux que l’immensité de leur bêtise.

Lazare, le poète, a écrit :«Artistes, vraiment, allumez vos lampes d’inventeurs. Mettez les yeux en face des cœurs. Entrouvrez réellement votre porte de lumière, au lieu de ternir constamment le visage de l’autre.».

Les lumières… On la fera sauter, cette chape, on la bombardera des couleurs de nos notes, des odeurs de nos sons, de la musique de nos mots. On y plantera nos plumes et nos crayons, on fera des ogives de nos mélodies, on l’inondera de nos sourires d’enfants et de nos paumes ouvertes. On agrandira, encore et encore, le cercle de nos appartenances, les ondes de nos vie, notre soif de savoir, de connaitre, de se connaitre jusqu’à la pulvériser en millions de milliards de petites lumières qui satureront le trou noir qu’on voudrait nous faire vivre. On le saturera tellement, que la seule chose qui pourra en sortir, ce sera un putain d’arc en ciel.

On ne renoncera pas, on ne renonce à rien, si ce n’est aux sirènes de ceux qui tiennent la même bêtise, droit en face. Et on se re-levera, plus grands, plus forts, face aux barbaries des quatre coins du monde.

Lettre d’une Y à la génération Z

Il y a quelques jours, c’était mon anniversaire.
Il y a quelques jours, cela a fait trois ans que j’ai perdu une amie.

C’est drôle parce que ces derniers temps, on a beaucoup parlé de toi, petite sœur qu’on appelle Z. Je dis petite sœur parce qu’à ce qu’il parait tu serais une fille.
C’est drôle parce qu’on nous dit qu’il y a une génération d’écart entre toi et moi. Maintenant les générations sont séparées de 10 ans. Les premiers Y ont 35 ans, les premiers Z 25…
On nous dit que c’est toi qui va tout changer parce que tu n’as rien à perdre. Mais attention, tout en n’étant pas du tout révoltée. Sage comme une image, la petite Z.
Douée pour tout quand le grand Y n’est doué pour rien d’autre que la consommation et le dieu pognon. De toute façon le grand Y, on s’en fout parce que le vieux X l’a dit avant même qu’il ne soit né : il ne vaut rien.

Ha oui parce que j’oubliais de te dire : tu es Z et moi je suis Y juste parce que le vieux X l’ a décidé comme ça. Il est sympa le vieux : il a foutu la planète en l’air, il a perdu sa vie à vouloir la gagner, décrété que ceux qui viendraient après seraient (forcément) pires que lui. Et puis quand ceux là sont devenus assez grands pour lui botter son gros cul, il s’est dit que ce serait bien si les générations pouvaient aller plus vite. Comme ça on dirait que les Y, on les éliminerait, puis que toi, tu arriverais… Z comme Zorro… Petite poucette… Toute petite alors, aussi.
Ultra connectée, ultra branchée, évolutionnaire à défaut d’être révolutionnaire, n’a connu que des crises. Tellement mieux.
Ouais.
Je ne sais pas toi mais des fois, j’ai l’impression que les générations c’est un peu comme les horoscopes. C’est juste un carcan qui permet de mettre les gens dans des cases histoire de mieux diviser, mais ça ne repose sur rien.
Parce que ce qui est sur, c’est que nos années, à toi et à moi, seront un carrefour. Un vrai carrefour, petite sœur, avec de vrais choix à faire pour nous, et pour ceux qui viendront après nous. Ton temps, le mien, l’anthropocène qu’ils l’appellent, c’est ce moment ou l’humain a commencé à abimer sa maison. Ça a débuté en 1950, comme le vieux X d’ailleurs.
Je crois que le vieux, il a un peu les boules, en fait. Il est né un peu trop tôt, et son monde éternel et parfait, ce « toujours plus », la croissance et le progrès encore, aura moins duré que le temps de sa vie. Son vieux monde est en train de mourir, et des fois, j’ai l’impression qu’il aimerait bien qu’on meurt tous avec.

Il nous dit qu’il nous plaint. En fait, il nous envie.
Je dis nous, parce que t’es pas toute seule, petite sœur, à vouloir faire un autre monde. Regarde mieux, je suis avec toi…
Il est nécessaire, notre autre monde. D’abord parce qu’on est plus un pays, ni même un continent, tous les deux, on est une planète. Avec ses déserts et ses forêts, ses glaciers et sa banquises, ses falaises, ses champs et ses villes tentaculaires, ses hameaux minuscules. Une planète fragile qu’on va devoir réparer, malade de ne pas être entendue quand elle pleure.
On est plus « caucasiens », « africains », « asiatiques »…, on est l’humain.
On peut tout visiter sans bouger et décider de partir à l’autre bout du monde pour le voir pour de vrai, comme ça, en claquant des doigts.

On n’a pas le choix, petite sœur. On est devenu tellement proche les uns des autres, quel que soit l’endroit ou on se trouve, qu’il va nous falloir apprendre à vivre ensemble. Ensemble dans un monde nouveau .

Ce monde, il faudra qu’il soit plus féminin, d’abord. Dans son essence et dans sa forme. Pas seulement que les femmes y aient vraiment leurs places, non, pas juste ça. Il faudra qu’il soit plus altruiste qu’égoïste, plus équitable que compétitif, plus coopératif qu’autoritaire, plus enveloppant que clivant. Pas que les femmes soient toutes comme ça, ni que tous les hommes ne le soient pas, mais ce sont des qualités qu’on prête au genre féminin.
A ce qu’il parait, les garçons de ta génération, Z, deviennent de plus en plus comme ça. Plus que leurs pères en tout cas. Ils me plaisent beaucoup tes garçons, petite sœur. Je suis sur qu’ils sauront être de vrais papas. Cela dit, les miens aussi commencent à savoir l’être.
Il faudra ensuite, et surtout, qu’il soit viable, notre monde. Qu’on recycle les produits et les matériaux et qu’on arrête de recycler les idées. Qu’on arrête de considérer l’argent et le travail comme des valeurs. Qu’on réinvente le travail, qu’on réinvente la politique et la cité.
Désolée, mon vieux X, la thune et le taf, ce sont des moyens de subsistance. Pas des buts dans la vie. Et question productivité, il y a bien longtemps que notre souci, à nous, Y & Z, et certains de ceux qui sont venus avant nous, c’est d’arrêter de gaspiller. Pas de croitre.
Je sais, petite sœur, je sais. On va sabrer des valeurs qui font le monde d’aujourd’hui. C’est pour mieux construire le monde de demain.

Au fait, je t’ai parlé de mon amie, celle que j’ai perdue, il y a trois ans, le 8 mars, non? C’est parce qu’elle me fait penser à toi : curieuse, pionnière, volontaire, débrouillarde, créative, libre. Certainement la personne la plus moderne que j’ai eue l’occasion de rencontrer.
Elle est née le 1er janvier 1918.
Tu vois petite sœur, les générations, ça ne veut vraiment rien dire.