Tous les articles par dea lorenzini

Écrivaine ou presque. De chromosome XX, de genre féminin à ce qu'il parait, enfin, ça dépend pourquoi. Lectrice avant tout. Des ailes dans le dos, faites d'encre aussi, tant qu'à y être. Absolument pas un ange, cependant.

Ce qui précède l’aurore…

Elle marche. De long en large trop vite, pas assez, devant l’immeuble, devant sa maison elle marche. Cette jupe est trop courte. Ça se voit qu’elle est trop courte, même sous le manteau . Elle pleure. Elle voudrait rentrer. Elle n’a pas envie de rentrer. Elle avance sa main, ouvrir cette porte, monter, l’autre porte, le lit, s’étendre. Continuer de pleurer. S’étendre et ne plus penser. Mais elle continuera de penser. Elle ne veut plus penser. Elle ne pousse pas la porte. Elle change de direction, elle s’éloigne, aller, partir, loin, nulle part. Elle voudrait courir même. Elle a une aiguille plantée au milieu de sa poitrine, ça va l’empêcher de dormir, alors autant courir sur les aiguilles de ses talons… Elle sait. Ça ne la laissera pas tranquille. Elle enfonce les mains dans ses poches. Le téléphone. Elle pourrait appeler. Gueuler sa rage, fumer, trop, pleurer, encore. Mais non. Franchement ça mérite pas qu’elle dérange, puis toujours les mêmes personnes, elles doivent être fatiguées d’être réveillée en pleine nuit pour… ça.

Il devait rentrer. Sauf qu’il l’a vue bondir hors de la voiture, il a vu comment elle a claqué la portière, ce qu’elle a craché sur la vitre. Elle est belle même avec les traces noires de trop de mensonges sur ses joues. Elle est belle avec ses jambes qui montent trop haut et sa démarche que les échasses font chavirer. Elle est belle avec sa rage même pas contenue. Il aimerait bien avoir le cran de lui parler, poser sa main sur son épaule, lui dire que ça n’est rien. Pas grave. On guérit à la fin, même des cons. Il reste toujours là, dans le fond, la trace, mais, par dessus, on guérit de tout. Il n’ose pas. Il y a trop de trop chez elle. Puis il n’est pas présentable. Un moment qu’il ne l’est plus. Il devrait aller ailleurs, pas regarder, sauf que s’il regarde ailleurs, ses yeux brûlent alors il y revient . Elle part, elle court presque, sur la pointe des pieds, à chaque pas, elle manque de s’effondrer. Il marche derrière elle, juste assez loin pour qu’elle ne le voit pas trop, peut être même qu’elle ne s’en apercevra pas, peut être même qu’il pourra continuer à la voir.

Une pauvre conne pauvre conne pauvre petite conne… Elle claque trop fort ses talons sur les pavés, ils ne tiendront pas, elle le sait, elle finira sans. Pieds nus. Au fond c’est tout ce qu’elle est, une va-nu-pieds. Il n’y a que dans les contes pour petites filles qui rêvent que les va-nu-pieds deviennent des princesses. Dans la vie véritable, elles finissent toujours par faire claquer leurs talons sur des trottoirs pavés, la nuit. Elle a mal partout, et le besoin d’un verre. Mais on n’est pas dans une rue pour boire, ça non, quartier résidentiel, petits supermarchés tous propres, grille fermée à cette heure, tard, il est trop tard et elle, elle marche toute seule sur un trottoir trop vide. C’est dangereux les trottoirs quand les rues sont vides. La jupe courte, c’était pour lui. Qu’il la désire. Qu’il l’aime. Qu’elle soit importante, pour lui. Elle n’a jamais aimé les jupes courtes, ça fait qu’on la regarde, tous, les hommes, les femmes, le pire, c’est les femmes, comment elles la regardent. Elle n’est pas le genre de femme à pouvoir marcher seule, la nuit. Peut-être même qu’elle pourrait en mourir. Un instant, ça la fait sourire. Non, en vrai ça lui fait peur. A mourir, puisque sur ce trottoir elle meure, que ce soit de sa main, d’aucune autre. Elle accélère. Elle se dit peut être que si elle meure elle va arrêter de penser. En vrai, elle veut seulement cesser de penser à lui. Elle arrive sur une autre rue, là, elle le sait, il y a un endroit où on peut boire. Il ferme tard. Comme un papillon de nuit va se cramer sur un néon, elle pousse la porte, descend l’escalier sombre et se penche sur le bar.

Elle commande un verre, deux, cinq, plus peut-être. Elle veut se cramer à l’alcool pour oublier les larmes qui brûlent ses yeux, que l’amertume au fond de sa gorge n’ait plus le goût de la mer. Elle tangue trop, elle chavire, elle vire ses chaussures, elle est toute petite. Une toute petite fille au fond d’une cave avec pour bouée un verre et l’amer de sa vie qui finira par la noyer. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle n’a jamais su aimer. Aimer c’est un calcul. Un jeu. Un spectacle. Faut pas chercher à être vraie, pour aimer sans pleurer, faut dire les bons mots, ceux qui caressent et ceux qui blessent, avoir les bons gestes, savoir partir, être prête à revenir, cultiver le manque, offrir ses absences. Elle, elle n’a jamais rien eu à offrir. Alors elle donne. Tout. Forcément, ils prennent. Tout. Ils prennent, surtout lorsqu’elle ne veut pas donner. Par force. Par ruse. Par jeu. Ils ont toujours pris, consommé, épuisé, manipulé, piétiné ce qu’elle était. Ils l’ont déifié lorsqu’elle a résisté, ils l’ont réifié lorsqu’elle leur a cédé. Puis ils sont partis, avec leur trophée, en aimer une autre, un vrai être humain avec de vraies envies, une vraie vie.

Il n’aurait pas du la laisser rentrer. Il aurait fallu qu’il ose, l’arrêter, lui parler, lui dire. Lui montrer. Il les connaît, lui, les endroits qui rendent plus belle la nuit. C’est pas dans les caves que la nuit est belle, non. Faut s’approcher des étoiles, faut monter, faut s’élever. On s’élève pas, dans une cave, on prend le premier, la première qui passe et on attend avec que la douleur s’efface. Pour ne pas rester seul, pour venger son deuil. Mais ça fait rien, à part rajouter du pathétique. Il espère qu’elle sortira bientôt, qu’elle passera la porte, surtout, surtout, qu’elle sera seule.

Elle fixe le fond de son verre. Quand ils restent, c’est pire. Elle devient sous leurs doigts une poupée de cire à modeler. Ils plantent des crochets à ses articulations, ils y accrochent des fils et ils l’agitent. Ils l’exhibent comme une image qu’on projette, sans identité ni volonté, un jouet. Lorsqu’elle n’amuse plus, que ses couleurs ont fanées, qu’elle se réclame de l’humanité, ils piétinent, ils cassent, ils la relèguent dans un coin quelque temps avant de la glisser distraitement dans un benne. Du plus loin que peut porter son souvenir, elle n’a jamais aimé un homme sans souffrir. Ce soir, elle est un vieux chewing-gum qui aurait perdu son goût collé sur un tabouret de bar. En avalant un gorgée, elle manque de s’étouffer de rire.

Au fond de la salle, il y a cet homme, seul. Il se lève lorsqu’il la voit rire. Il prend son manque d’air pour une invitation, il se perche sur le tabouret, trop près du sien. Il veut tout savoir, il veut qu’elle donne, encore. Sauf qu’elle n’a plus rien, rien que sa rage muette et la douleur qui affleure sous l’alcool de ses veines. Elle secoue la tête, gentiment, vraiment, elle n’a pas envie de donner, ce soir. Pas parler non plus, désolée. Il ne comprend pas, il pourrait pourtant, il ne veut pas, vraiment . Pourquoi ? Pourquoi non, pourquoi elle est ici, si c’est pour dire non. Elle n’a pas à dire non, autrement elle ne sort pas, elle sort encore moins habillée comme ça… Quand on montre, là, tout ça, c’est bien qu’on cherche, elle cherche, elle doit forcément chercher, autrement elle ne serait pas là…

Avant, elle se serait réfugié auprès du serveur. Avant, elle aurait essayé de calmer l’homme, peut-être même, elle lui aurait parlé, elle aurait flirté, un peu. Elle aurait fait semblant d’être ce qu’il voulait. Pas ce soir. Plus maintenant. Elle tourne son verre dans sa main. Il est lourd, ce verre. L’homme ne s’arrête pas, personne ne l’arrête, il hurle maintenant qu’elle n’aurait pas du sortir si elle ne voulait pas de compagnie, surtout pas avec ces jambes là, encore moins avec ce corps là, ce visage là. Sa voix devient trop forte, plus forte que la musique, sa bouche est trop près de sa mâchoire, elle peut le sentir, en parfums, en souffle. Il n’a pas à être là. Elle veut qu’il parte. Maintenant. Ses mains s’agitent, elles se rapprochent de ses seins, de sa taille. Sur le bar, le serveur a laissé une bouteille à moitié pleine de ce qu’elle n’a pas bu. Il l’agrippe, il serre, il lui fait mal, il la dégoute. Il va bien falloir qu’il la lâche. La bouteille, le crâne, ça fait un bruit bizarre la rencontre des deux, il y a des éclats de verre sur ses épaules, sur le tabouret, on dirait un dessin, une constellation de matière brillante dans la pénombre. Un peu de liquide rouge sombre glisse le long de son nez, de ses tempes.

Elle attrape ses chaussures, elle court, ses bas s’effilent sur l’escalier, il la suivra, il voudra sa revanche, la rue, courir, courir jusqu’à l’immeuble, s’abriter… Elle pousse la porte.

Il est resté là, comme s’il avait su.

Elle a eu peur de lui, quand il l’a suivie jusque là. Elle a eu peur de son allure, de ce manteau sans âge, de ce chapeau sans forme, de sa gueule. Maintenant, elle ne voit que ses yeux. Noirs, immenses, l’océan quand il n’y a pas de lune, des yeux d’enfant dans un visage d’homme. Ils lui font oublier un instant le mal dans ses veines, le sang qui coule sur le visage de l’autre. Celui qui ne passe plus la porte, derrière elle, qui recule, il recule de cette présence, il grogne un peu mais il renonce. Les yeux noirs ne demandent rien. Ils ne veulent pas prendre. Ils embrassent ce qu’ils touchent. Il sourit un peu, elle dit juste merci, elle voudrait rentrer. Elle avance vers sa rue, il la suit encore, de loin, en silence. Arrivés devant sa porte, il ose. Il attrape les chaussures qu’elle n’a pas remis à ses pieds, en marchant à reculons, il lui dit allez, viens, on va voir le monde. Elle aimerait bien voir le monde. Alors, même si c’est fou, même si elle est folle, elle le suit, elle se laisse guider au hasard des ruelles. Ils trouvent un chemin, ils grimpent par delà les murs, en haut, tout en haut, toujours plus haut. Ils ne se disent rien, ils ne parlent pas. Lorsqu’il pense ne plus pouvoir monter, ils s’assoient. En dessous, les lumières de la ville veillent sur les stores clos. Ça grise toujours un peu de savoir l’autre qui dort. Ils restent un moment, posés sur ce toit, ils écoutent le silence.

Par dessus les toits, le noir de la nuit change, il mélange les couleurs, c’est un peu bleu, violet, ça devient ocre, orange. Pour la première fois, dans ce qui dort encore, elle vit, simplement, ce qui précède l’aurore.

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La planète

Il était une fois…

Non. Pas comme ça. Ça, ça valait quand il y en avait d’autres. Pour qu’il y ait une fois, il faut qu’il y en ait d’autres. Là, il n’y a plus.

Maintenant il était une fois ça ne marche plus.

Maintenant, il n’y a plus que la Planète.

Il y avait d’autres choses , avant, des trucs, ça bougeait, ça grouillait, il y avait même tellement de ces choses qu’on utilisait des mots pour désigner leurs ensembles. Chaque chose qui vivait avait son mot, et l’ensemble de ces choses avait un autre mot, comme l’endroit où elles vivaient, encore un autre mot. Un mot pour désigner toute chose. Maintenant, il ne reste que les mots. Plus de choses. Elles ont disparus, évanouies, comme ça, comme la poussière que le choc du saut soulève lorsque mes pieds percutent le sol.

Non. En vrai, ça n’a pas pris ce temps là. En vrai, ça a pris des décennies, des siècles, peut-être même plus. Des siècles que plus rien ne bouge à part moi. D’autres siècles encore qu’ils sont partis.

J’ai envie de voir ce qu’il y a derrière la montagne, à l’est, tout au fond, juste avant l’horizon. Peut-être que j’y suis allé, avant ? Peut-être, j’ai oublié. Quand j’oublie, c’est chaque fois la première fois. Les mêmes paysages, sans doute, mais avec des yeux neufs. C’est ce que je préfère, les paysages. Surtout lorsqu’ils sont bruts, comme ça, sans rien dessus, juste purs d’eux même. J’aime moins quand il reste un petit bout de mur, quelque part, parfois c’est même plusieurs petits bouts de mur. Avant, c’était des murs tellement haut que l’on ne pouvait rien voir d’autre. Puis le temps, puis les vents, puis l’eau, quand il y en avait encore. Ça a fait des trous, des crevasses, des tas de pierres, de matière. Elle est patiente, la Planète. Tenace aussi.

Lorsque je regarde autour, j’en vois, des bouts de mur. Certains tiennent encore, hauts, très haut, avec leur œil rond comme on pouvait les faire, avant. Quand on était plein. Quand il y avait autre chose que moi. Et la Planète.

C’est qu’on lui a fait mal, à la Planète. On était tellement, puis on avait des besoins, fallait les assouvir nos besoins, tellement qu’on est allé creuser loin, très loin, jusqu’à toucher son cœur. On ne savait pas. On ne comprenait pas. On ne l’entendait pas. Enfin, certains l’entendaient. Mais elle ne parle pas toujours avec des mots, ou alors avec les siens, alors ce n’est pas facile à comprendre, ce qu’elle dit.

Je passe devant les murs très hauts avec leur œil rond. Je trace la route vers l’est sans trop les regarder. Je ne les aime pas du tout, en fait. Ils me font peur. Chaque fois que l’un d’entre eux croise ma route, avec en lui toute la prétention de ma race, j’ai peur qu’il ne s’effondre et me recouvre. Juste après qu’ils soient partis, j’ai eu besoin de ces murs. Longtemps, j’ai cru qu’ils me protégeraient. Jusqu’à réaliser leur inutilité. Que même les autres qui bougeaient, dehors, je n’avais pas à les craindre. Qu’ils ne m’en voulaient pas. Qu’Elle ne m’en voulait plus. Qu’on pouvait vivre ensemble, puisqu’ils étaient partis, puisque je n’étais plus si nombreux que ça. J’ai le souvenir qu’ils servaient à quelque chose, les yeux, en haut des murs. J’ai oublié aussi. J’ai oublié tant de chose…

Ça m’a sauté au visage quand je l’ai vu. Le portail. Il ne marchait que dans un sens. On y avait entré nos empreintes moléculaires, plus la lumière de nos cellules, tous. Il marchait comme ça, codage, déstructuration, restructuration. Je me rappelle maintenant. Les yeux. Ils servaient à se voir, même lorsqu’on était à des milliers de kilomètres les uns des autres, à se parler aussi.C’est drôle comme je me souviens de tout ça, tout à coup, alors que j’ai même oublié la couleur de la nuit. Est ce qu’il fait nuit, là où ils sont allés ? La Planète a perdu jusqu’à ses nuits. Elle n’a pas arrêté de tourner pourtant, mais il ne fait plus jamais nuit. Rien que ce ciel couleur d’ocre, partout, tout le temps, ocre comme le sol et les montagne, quand il y en a encore un peu. Le portail fait un peu d’ombre, je m’y pose. Il était très grand, quand on l’a construit. Un cercle immense, mille adultes pouvaient le passer dans le même temps sans se gêner. Il fallait bien, pour que tout le monde puisse partir. Il est devenu tout petit, lorsqu’il s’est refermé. A peine assez grand pour me faire de l’ombre. Ils avaient calculé : le passage ne pouvait se faire que dans un point sur la carte de l’espace et du temps. En dehors de ce point, rien ne pourrait y entrer, rien ne pourrait en sortir. Je me suis juste mis en dehors de ce point. Je ne suis pas passé. Je suis resté. J’ai passé trop de temps à l’ombre de ce portail, ça me rappelle des choses. Je n’aime pas me souvenir.

Je recommence à marcher, en soulevant des nuages poussière qui se déposent, en fonction des vents et de leurs directions, sur le vert des murs ou en dune un peu plus loin. Le vert, c’est l’oxydation des matériaux. J’ai appris ça sur les machines. Comment les forages ont changé la Planète, les métaux, les matières dont on faisait le murs ne réagissait plus comme on s’y attendait, comme ils avaient toujours réagi. Je crois qu’avant, ils devenaient gris. Maintenant, ils sont verts. Ça ne change pas grand-chose, au final.

J’ai perdu la montagne que je voulais rejoindre. Elle est cachée derrière les murs. Si je les contourne, je la retrouverai. J’aime bien savoir que j’ai la Planète pour moi tout seul. J’ai toujours aimé ça. Qu’il n’y ait plus, sur sa surface, qu’Elle et moi comme êtres pensants. Puis comme être tout court. Des fois, elle me demande : ils auront compris, tu crois ? Je ne répond pas. J’ai décidé de rester là. Si, je répond parfois que je ne sais pas.

Au départ, je pensais que je n’aurais pas beaucoup de temps. Alors j’ai appris. J’ai lu tout ce que je pouvais lire, sur les machines puis sur les filmécrans. On ne pouvait faire passer que du vivant, par le portail, les filmécrans et les machines, ça n’est pas tout à fait vivant. J’ai parcouru toutes les scitothèques que j’ai pu trouver. J’y ai passé le temps de plusieurs vies. Je me disais que je n’aurais pas assez de temps pour apprendre, que, sans doute, la mort me prendrait avant. 

Je vois enfin la montagne. J’espère qu’elle n’est pas seulement une dune, elle me paraît bien trop haute pour n’être qu’une dune mais, après tout,  même en ce qui concerne les montagnes, il n’y a plus grand-chose à prévoir . Ça m’est arrivé, quelques fois, de croire que je voyais des paysages, des vallons, des collines. Le temps que j’arrive assez près pour les savoir, tout avait disparu. Quelques rigoles de sable et de poussière qui s’écoulaient d’une dune. C’est beau, les rigoles de sable, on pourrait presque les boire. De rigoles, elles deviennent rivières, fleuves, si le sol est assez vallonné, parfois, on peut voir des mers de sable, avec leurs vagues orangées qui dansent sous les caprices du vent.

On savait depuis bien avant le portail, on n’a jamais cessé de creuser. Malgré les alertes, on allait de plus en plus loin, de plus en plus profond. Comme si Elle n’avait aucune importance. On vivait à crédit, chaque année, de plus en plus tôt dans l’année. Jusqu’à ce que Lui devoir des années entières de ressources. On n’a jamais réglé notre dette. Les miens, quand ils ont terminé de l’épuiser, ils ont juste trouvé une autre planète à tuer. Je n’ai pas voulu. J’ai voulu être celui des nôtre qui paie sa part de dette.

En fait, je sais. Comment ils ont fait, avec Elle. C’est pour ça, je ne veux pas lui répondre. Comment ils ont remplacé son champs magnétique par des machines, parce qu’il fallait forer, forer, extraire, extraire, tout ce qu’il y avait dans le sol pour construire toujours plus de machines, remplacer ce qui existait déjà, ce que la Planète avait mis des millénaires à façonner, par des bouts de ferrailles obsolètes en moins de  trois cycles quand ce qu’Elle nous donnait valait pour des millénaires. Tout ça dans un seul but. Sauf qu’il ne devait pas être aussi important que ça, le but, parce lui aussi, je l’ai oublié.

Entre le reste de mur et la montagne, il y a un petit lac de sable. Je le contourne, reconnaître ses courants, ceux qui peuvent mener de l’autre coté, ceux qui pourrait m’engloutir parce que trop profonds. Je m’élance, j’en attrape un, il me porte. Je traverse le lac de sable porté comme ça, vers l’autre rive, une petite falaise de pierre, ocre sur ocre , on la distingue à peine. C’est dans un petit lac comme ça que c’était arrivé. J’avais déjà commencé à m’injecter des cybersomes. Ils servaient à nous augmenter, un mélange de machines et de matière organique, qu’on s’injectait, qui s’infiltraient jusque dans les noyaux de nos cellules. Ils devenaient un peu de nous, nous rendaient plus résistants, plus adaptables. Pour le Voyage. Parce qu’on ne savait pas trop ce qu’il y avait, au bout du Voyage. Une injection, pas plus, ils en avaient amené un stock avec eux. Pour le cas où. Le reste de stocks, je l’avais trouvé, je l’avais testé. Je courais plus vite, je sautais plus haut, je trouvais ma nourriture plus facilement. Jusqu’à ne plus avoir besoin de nourriture. Jusqu’à ne plus avoir besoin d’eau. Jusqu’à me passer de sommeil. Jusqu’à dépasser de plusieurs vies ce que j’avais espéré de temps à vivre.

Le courant me dépose au pied de la falaise, je la franchis d’un bond. Derrière moi, il y a le lac rouge, les murs verts avec leurs yeux, et au dessus, les cercles satellites qui ont remplacés le champs magnétique de la Planète. Elle est au bord de l’explosion, tout le temps, depuis tout ce temps. C’est pour ça qu’ils sont devenus brillants, de petits soleils. C’est pour ça que personnes ne voulait rester auprès d’Elle. On ne sait jamais quand Elle peut exploser, ils disaient. Plus le soleil, le vrai, que l’atmosphère chargée de poussière rend orange. Il était jaune lorsque le ciel était encore bleu. Même quand il se couche, les satellites restent, ils brûlent toujours, ils brillent sans cesse. Il n’y a plus de nuit. Un jour, l’un deux fondra complètement. Je ne sais pas quand. On partira en poussière, la Planète et moi. On mourra ensemble, de vieux amants qui s’éteignent en même temps.

J’aimerais qu’il attende un peu, que j’arrive en haut de la montagne. Le soleil commence sa course au dessus d’elle. Je ne sens plus si il réchauffe l’atmosphère. Je ne sens plus grand-chose, ni la poussière sous mes pas, ni l’air sur ma peau. Je ne sais même plus si c’est vraiment de la peau. Ni s’il reste de l’air autour. C’était beige mat avant. Avant cette chose dans le sable que je n’ai pas même pu voir.  Je pensais être le dernier être vivant sur la Planète. J’ai traversé sans me méfier. Elle a jailli, un éclair, une trace sur ma jambe, le signal de la douleur, aiguë, qui remonte jusqu’à la colonne, jusqu’au crane. J’avais déjà intégré trop de cybersomes. J’ai réussi à me traîner jusqu’à en trouver d’autres, dernière injection des dernières doses. J’ai muté. J’ai fusionné avec ce qui m’a piqué. J’ai une drôle d’ombre maintenant. Une drôle de peau aussi, comme la cuirasse des scarabée qu’on emprisonnait, quand on était enfant. Un monstre en cuir qui ne dort ni ne mange, un fantôme peut-être, va savoir.

C’est une montagne. Un roc, ses parties oxydées affleurent, sous la poussière rouge, entre les rigoles de sable. Au sommet, je m’accroupis sur l’effleurement d’un rocher qui ne s’est pas encore effrité. De ma vigie, je vois le lac de sable qui se forme dans un petit vallon. Il reste d’autres montagnes, loin, très loin vers l’horizon. Sur les mers, les dunes se font, se défont sous les caprices des vents. Juste derrière le lac, une ancienne cité s’éveille d’une lumière différente, le soleil éclaire les murs, ils pourraient être d’émeraude. Tiens, je me souviens, maintenant, pourquoi on a creusé autant. Ça n’était pas si important, finalement, l’argent. J’entends, en dessous de moi, la Planète qui rit un peu de m’entendre penser ça. Au loin, dans les rayons du soleil levant, une aurore à particules s’éclaire. Que j’aime cette Planète. Celle qu’avant, avec les autres humains, nous appelions la Terre. 

Mais que fait la police?

img_2035C’est samedi soir, je sors au ciné. C’est samedi tard, je rentre du ciné. Dernier tram, ou presque, au cœur de la ville. Comme souvent, sur les quais, trop de monde, l’attente va être longue.

Il y a comme un malaise qui monte. Droit en face, des gilets bleus marine, des talkies, des flingues aussi… Trop de bleu sur ces quais, un bleu pas clair, trop sombre, qui dessine une cage, au centre de la cage, un homme, les mains jointes devant.  L’homme ne bouge pas, ne proteste pas, il est très grand, il est beau je crois.  Qu’a-t-il bien pu faire, que peut-il bien être, je ne l’ai pas su. Ha si, pardon, africain, il doit être, et oui, on ne cache pas sa couleur de peau… Ils l’ont laissé partir. De mon quai, la rage nait au ventre.

L’attente se termine avec la prochaine rame, vide ou presque de voyageurs. Pas de contrôleurs. Trois pour encadrer un ado, trois hommes pour presque un enfant. Sur le quai, c’est un festival d’uniforme, que c’est laid, que c’est triste. Mais ça n’est pas fini, encore. L’enfant porte une casquette, l’enfant porte un jogging, et ça, c’est un crime. Le bleu trop sombre lui demande de poser les mains sur la vitre, d’écarter les jambes. L’enfant est pâle, il est presque mort. Il le fouille. Il ne trouve rien, si, il trouve, ils trouvent tous, les uniformes autour, une jouissance crasse à son humiliation. Elle est dans leurs rictus qui ne peuvent plus sourire, elle est dans leur regard, dans leurs épaules, leurs mains. Dans la rame, j’ai la rage aux yeux, je l’ai au bord des lèvres, au bord des poings. Ça n’est pas bon la rage, je n’ai rien su faire à part des idées de baffes qui se perdent comme la rame m’entraine plus loin.

C’est jeudi, pas assez tard pour être le soir. C’est jeudi, il sort du ciné. Il y a eu comme un malaise, trop de bleu, pas clair encore. Ils l’ont embarqué. Parce que sa gueule ne leur revient définitivement pas. Juste pour ça. Ils l’ont déjà eu, une fois. C’est vrai qu’il est dangereux, cet homme, à vouloir vivre de liberté. C’est vrai qu’il est dangereux, ce ciné, à offrir pour rien de quoi se faire pleine la tête. C’est marqué à l’entrée. C’est tellement dangereux, les libertaires, tellement dangereux, les couleurs de peaux, tellement dangereux que ceux en armes ont le temps et les moyens de ne s’occuper que d’eux. Seulement d’eux. Parce qu’attention. La liberté, ça peut être contagieux…

Voilà ma ville, voilà ma France, voilà ma démocratie. Ça devient limite porno, ce mot : démocratie. Mon pays qui a abdiqué devant l’argent d’abord, devant la sécurité ensuite, et qui ose encore graver égalité et liberté aux frontons des écoles, aux frontons des mairies. Ouais, on est égaux et libres, du moment qu’on est blanc ET riche. Ou très riche. Là t’as pas besoin d’être blanc.

Dis, combien de temps ça va durer encore ? A quel moment on va se réveiller de notre putain de coma, à quel moment on va comprendre qu’on ne peut pas laisser des mecs à l’intellect et l’émotionnel qui flirtent avec la faille atlantique porter une arme et se croire figure d’autorité ? Dis, tu comprends que si on sacrifie notre liberté à un fantasme de sécurité, ça nous fera tous crever ? Dis, qu’est ce qu’il te faut de plus pour réaliser ? Dis, à quel moment on va enfin se respecter ? Dis, à quel moment on va enfin se révolter ?

Ne tarde pas. Il est encore loin le printemps, et pendant ce temps, on s’habitue aux uniformes qui inondent nos rues. Juste ce qu’il faut pour qu’ils restent et que tout ça, ils le continuent.

 

Debout.

Y a les casseurs de toiles et les rêves aux étoiles… Y a les même, toujours, fidèles au poste, les  semblants d’arapèdes qui s’accrochent au peu de pouvoir qu’il leur reste… Y a les mots qu’on pourrait se dire, ceux qui peuvent encore s’écrire, au-delà des luttes et au-delà des cultes. Y a des cortèges en carnaval, des couleurs sous les pneus, des couleurs sur les murs. Y a un monde qui se réinvente.

Comment on fait, dis, tu sais, toi, comment on fait, quand tout ce qu’on a est vieux et qu’il nous faut du neuf?

Tu crois que ça suffit, toi, de s’asseoir en rond sur les places et d’écrire ce qu’on voudrait qu’ils fassent ?

Ils ne parlent plus pour nous depuis longtemps. On a oublié les luttes, on n’a gardé que les cultes. Les cultes aux anciennes luttes qu’on aurait gagnées, dans le temps. Mais la lutte ça ne se gagne pas. Ça s’entretient la lutte. C’est un mode de vie, la révolte, quand tu refuses le blase, quand tu restes indigné, quand la moindre injustice te prend à la gorge comme si c’était ton souffle qu’on voulait couper. Pas besoin de barre de fer. Juste réfléchir à ce qu’on veut te faire faire. Courir en sens inverse, toujours. Toujours tourner le dos au système. Le comprendre, l’appréhender, l’intégrer. Pouvoir le prédire. Et tourner les talons.

Trouver le second souffle. Ou le cinquième. Ou le millième. Rester mobile. Dans nos corps. Dans nos têtes, dans nos esprits. Réactifs contre les réacs.

Dans nos chants tout est à nous, pourtant on a tellement à apprendre. Apprendre à réapprendre, et à réinventer. Se réinventer, unique et ensemble. Changer de dimension, changer nos dimensions. Passer de la survie au construit, de la réaction à l’anticipation.

Non, on ne rentre pas, non on ne se couche pas, on a repris les places, on se prépare au décollage. Histoire de regarder comment c’est fait en bas, à quoi ressemblent nos cages… Mais pas que. D’en haut on peut voir les plages et les marécages, d’en haut on voit de quelle couleur est la mer et les glaciers qui fondent. On va quitter notre espace, on va s’élever des places. On s’épandra dans la rue, dans les quartiers, dans les villes, dans les villages et les champs.  On se quitte et on se trouve, quand on va vers ceux qui nous troublent. Et dans cet instant, précisément dans cet instant, on n’est plus un pays, on n’est plus une nation. On est multiple et un. On est le monde, demain.

Debout

Charon

charon_by_walachnia-d5lhx88Aux partisans de temps anciens,
De leur pays ou bien du mien,
Combattant pour ramener
Dans ce monde la liberté.
Dans leurs yeux un seul dessein,
En leur cœur un seul mot : l’humain.
Ils n’ont connu aucun parti,
Brisé toute idéologie,
Une seule arme : le courage
Et pour la vie toute leur rage.
Dans mon temps à moi, j’apprends
De leurs actes qui manquent tant.

Passeur de monde, passeur de temps,
Mon monde se perdra dans le vent
Des flux de monnaie qui sonnent faux
Et laissent l’humain sur le carreau.

Cette lutte qu’on voudrait oublier
Alors qu’on devait la gagner,
Dans les méandres des réseaux
Corporatistes, toujours sociaux,
L’essentiel c’est d’avoir l’air,
Bien planquer toute sa misère.
Tous avec le même masque:
Nouveaux combats, autres matraques,
Ça tue pareil sans y paraitre
Ceux qui les blés voudraient bien paitre.
Nos braves soldats en uniforme
Jean et cravate, c’est pour la forme,
Et toujours la même mission :
Seuls quelques uns survivront.
On fait la guerre mais sans le dire,
Le cynisme garde le sourire.
Et si tu te lèves en souvenir
De ceux qui auraient pu périr,
De tous ceux qui ont regardé
La mort en face pour ta liberté,
Faudra prendre ton énergie,
Un trou noir dans ta galaxie
Pour qu’affamé tu abandonnes.
Personne ne changera la donne.

Je suis le passeur de mondes,
Je suis le passeur de temps
Et j’entends les voix qui grondent
De l’humain roulé dans les vents.
Ma peau sur les os comme un parchemin
Qu’on aurait trop écrit de rires et de chagrin,
A force de combat, à hurler mes questions
Du Christ sur sa croix je deviendrai Charon.

« Et je leur dirais quoi ? » Ceci n’est pas une critique.

nourdinedidier

Il y a quelques mois, en mars, je suis allée voir une pièce. Ça faisait longtemps, bien trop longtemps. Ça s’appelle « et je leur dirais quoi ? ». C’était la dernière, enfin avant un moment.
Un texte d’un jeune homme (enfin jeune comme moi), Nourdine Bara, servi par la gouaille juste et grave de Didier Lagana.
Le cadre : un bar, un homme y entre, il sort du théâtre, il est auteur, et il râle. Il râle parce qu’ « on » lui demande de faire plus de dialogue.
Et il explique, il explique au barman, il explique à tout le monde, il s’explique, tout court. Un monologue d’un peu plus d’une heure avec un thème unique finalement : les mots.
Les mots et leur souffle d’abord, ces mouvements d’air, ces ambiances qu’on ressent plus qu’on ne les entend pour exprimer des choses futiles ou importantes.
Ces mots qui ne viennent pas, ou peut être qui viennent trop tard, vingt secondes dans le texte, vingt heures ou vingt jours parfois dans la vie, qui finissent par sortir, tard le soir, au moment ou tu penses que tu vas réussir à dormir. Ces mots qu’on aurait aimé dire pour frapper souvent mais qui arrivent tellement hors contexte qu’on finit par les taire, parce que sinon c’est la victime qui devient l’agresseur. Je me dis parfois que c’est pour ça qu’on écrit : écrire c’est être maitre du temps sur les mots… On n’est jamais en retard sur ce qu’on écrit… On s’en fout d’ailleurs : si les mots nous viennent après coup, il suffit de remonter un peu, de tourner quelques pages pour les placer exactement à l’endroit ou ils doivent être, pour supprimer celui qui n’aurait jamais du y être ou déplacer la virgule.
Ces mots qui mentent, qui n’ont pas, selon le contexte et la mélodie, la même couleur, la même odeur… Ces mots qui ne sentent pas bon du tout, comme « identité nationale ».
Ces mots qui sont tous de la même langue mais qui ne font pas parti du même langage, lorsqu’on discute et qu’on finit par polémiquer, pour savoir qui a raison, avec nos lâchetés ou notre refus de lâcher. C’est dur à faire passer, dans un dialogue, à l’écrit ou sur une scène, cette incompréhension, ces arguments qui buttent et qui se mordent la queue après s’être mordus entre eux.
Ces mots qui ne peuvent pas venir, comme ça, sous cette forme qu’ « on » demande, ce dialogue, parce que l’auteur ne veut pas les faire mentir, qu’il ne veut pas les forcer, parce que comme il dit, « je les aime, moi, les mots ». Elle est belle, cette phrase. « Je les aime, moi, les mots ». Parfois, je me dis que notre identité se voit bien mieux dans nos mots que dans tout autre chose…
Il y avait cette autre phrase aussi, « j’aurais voulu être avocat ». Il est devenu auteur. Mais auteur et avocat souvent, c’est un peu la même chose. C’est tourner les mots dans tous les sens pour leur en trouver un, de sens. Sauf que l’auteur, il fait ça avec ses mots à lui…

Non. Ceci n’est pas une critique, on ne peut même pas parler d’un avis. C’est plutôt un merci, merci à tous les deux pour tous ces mots dits ce soir là, et qui ont rempli le vide que je sens parfois, quand je suis toute seule en face de mes mots, à moi.

Cette pièce, ils la jouent à nouveau, le 19 janvier dans l’après-midi, les 20 et 26 janvier en soirée. En 2016 évidemment. Vous n’avez rien de mieux à faire que d’aller les voir, les entendre, croyez-moi… Moi j’y retourne.

Pour les horaires, réserver, tout ça, c’est par là:

http://theatrejeanvilar.montpellier.fr/agenda/et-je-leur-dirais-quoi

Et pour le site de l’auteur de l’auteur, par là:

http://www.nourdine-bara.c.la

 

2015

Un auteur irlandais, qui,enfant, a connu la guerre civile , a écrit dernièrement que la haine gagne toujours à la fin. Qu’il ne peut y avoir d’état de droit lorsque le droit est du coté de celui qui tient les armes.

Elle gagne, c’est vrai, elle échoue parfois, elle échoue souvent, à détruire celui contre lequel elle s’exerce. Mais elle finit toujours par tuer celui qui la porte. Et en cela elle gagne. C’est notre premier acte de résilience, celui de résister à la haine.

Et puis il y a la chape de plomb, fondue et refroidie instantanément à peser sur nos pauvres têtes par les actes de barbares qui n’ont pour eux que l’immensité de leur bêtise.

Lazare, le poète, a écrit :«Artistes, vraiment, allumez vos lampes d’inventeurs. Mettez les yeux en face des cœurs. Entrouvrez réellement votre porte de lumière, au lieu de ternir constamment le visage de l’autre.».

Les lumières… On la fera sauter, cette chape, on la bombardera des couleurs de nos notes, des odeurs de nos sons, de la musique de nos mots. On y plantera nos plumes et nos crayons, on fera des ogives de nos mélodies, on l’inondera de nos sourires d’enfants et de nos paumes ouvertes. On agrandira, encore et encore, le cercle de nos appartenances, les ondes de nos vie, notre soif de savoir, de connaitre, de se connaitre jusqu’à la pulvériser en millions de milliards de petites lumières qui satureront le trou noir qu’on voudrait nous faire vivre. On le saturera tellement, que la seule chose qui pourra en sortir, ce sera un putain d’arc en ciel.

On ne renoncera pas, on ne renonce à rien, si ce n’est aux sirènes de ceux qui tiennent la même bêtise, droit en face. Et on se re-levera, plus grands, plus forts, face aux barbaries des quatre coins du monde.

Lettre d’une Y à la génération Z

Il y a quelques jours, c’était mon anniversaire.
Il y a quelques jours, cela a fait trois ans que j’ai perdu une amie.

C’est drôle parce que ces derniers temps, on a beaucoup parlé de toi, petite sœur qu’on appelle Z. Je dis petite sœur parce qu’à ce qu’il parait tu serais une fille.
C’est drôle parce qu’on nous dit qu’il y a une génération d’écart entre toi et moi. Maintenant les générations sont séparées de 10 ans. Les premiers Y ont 35 ans, les premiers Z 25…
On nous dit que c’est toi qui va tout changer parce que tu n’as rien à perdre. Mais attention, tout en n’étant pas du tout révoltée. Sage comme une image, la petite Z.
Douée pour tout quand le grand Y n’est doué pour rien d’autre que la consommation et le dieu pognon. De toute façon le grand Y, on s’en fout parce que le vieux X l’a dit avant même qu’il ne soit né : il ne vaut rien.

Ha oui parce que j’oubliais de te dire : tu es Z et moi je suis Y juste parce que le vieux X l’ a décidé comme ça. Il est sympa le vieux : il a foutu la planète en l’air, il a perdu sa vie à vouloir la gagner, décrété que ceux qui viendraient après seraient (forcément) pires que lui. Et puis quand ceux là sont devenus assez grands pour lui botter son gros cul, il s’est dit que ce serait bien si les générations pouvaient aller plus vite. Comme ça on dirait que les Y, on les éliminerait, puis que toi, tu arriverais… Z comme Zorro… Petite poucette… Toute petite alors, aussi.
Ultra connectée, ultra branchée, évolutionnaire à défaut d’être révolutionnaire, n’a connu que des crises. Tellement mieux.
Ouais.
Je ne sais pas toi mais des fois, j’ai l’impression que les générations c’est un peu comme les horoscopes. C’est juste un carcan qui permet de mettre les gens dans des cases histoire de mieux diviser, mais ça ne repose sur rien.
Parce que ce qui est sur, c’est que nos années, à toi et à moi, seront un carrefour. Un vrai carrefour, petite sœur, avec de vrais choix à faire pour nous, et pour ceux qui viendront après nous. Ton temps, le mien, l’anthropocène qu’ils l’appellent, c’est ce moment ou l’humain a commencé à abimer sa maison. Ça a débuté en 1950, comme le vieux X d’ailleurs.
Je crois que le vieux, il a un peu les boules, en fait. Il est né un peu trop tôt, et son monde éternel et parfait, ce « toujours plus », la croissance et le progrès encore, aura moins duré que le temps de sa vie. Son vieux monde est en train de mourir, et des fois, j’ai l’impression qu’il aimerait bien qu’on meurt tous avec.

Il nous dit qu’il nous plaint. En fait, il nous envie.
Je dis nous, parce que t’es pas toute seule, petite sœur, à vouloir faire un autre monde. Regarde mieux, je suis avec toi…
Il est nécessaire, notre autre monde. D’abord parce qu’on est plus un pays, ni même un continent, tous les deux, on est une planète. Avec ses déserts et ses forêts, ses glaciers et sa banquises, ses falaises, ses champs et ses villes tentaculaires, ses hameaux minuscules. Une planète fragile qu’on va devoir réparer, malade de ne pas être entendue quand elle pleure.
On est plus « caucasiens », « africains », « asiatiques »…, on est l’humain.
On peut tout visiter sans bouger et décider de partir à l’autre bout du monde pour le voir pour de vrai, comme ça, en claquant des doigts.

On n’a pas le choix, petite sœur. On est devenu tellement proche les uns des autres, quel que soit l’endroit ou on se trouve, qu’il va nous falloir apprendre à vivre ensemble. Ensemble dans un monde nouveau .

Ce monde, il faudra qu’il soit plus féminin, d’abord. Dans son essence et dans sa forme. Pas seulement que les femmes y aient vraiment leurs places, non, pas juste ça. Il faudra qu’il soit plus altruiste qu’égoïste, plus équitable que compétitif, plus coopératif qu’autoritaire, plus enveloppant que clivant. Pas que les femmes soient toutes comme ça, ni que tous les hommes ne le soient pas, mais ce sont des qualités qu’on prête au genre féminin.
A ce qu’il parait, les garçons de ta génération, Z, deviennent de plus en plus comme ça. Plus que leurs pères en tout cas. Ils me plaisent beaucoup tes garçons, petite sœur. Je suis sur qu’ils sauront être de vrais papas. Cela dit, les miens aussi commencent à savoir l’être.
Il faudra ensuite, et surtout, qu’il soit viable, notre monde. Qu’on recycle les produits et les matériaux et qu’on arrête de recycler les idées. Qu’on arrête de considérer l’argent et le travail comme des valeurs. Qu’on réinvente le travail, qu’on réinvente la politique et la cité.
Désolée, mon vieux X, la thune et le taf, ce sont des moyens de subsistance. Pas des buts dans la vie. Et question productivité, il y a bien longtemps que notre souci, à nous, Y & Z, et certains de ceux qui sont venus avant nous, c’est d’arrêter de gaspiller. Pas de croitre.
Je sais, petite sœur, je sais. On va sabrer des valeurs qui font le monde d’aujourd’hui. C’est pour mieux construire le monde de demain.

Au fait, je t’ai parlé de mon amie, celle que j’ai perdue, il y a trois ans, le 8 mars, non? C’est parce qu’elle me fait penser à toi : curieuse, pionnière, volontaire, débrouillarde, créative, libre. Certainement la personne la plus moderne que j’ai eue l’occasion de rencontrer.
Elle est née le 1er janvier 1918.
Tu vois petite sœur, les générations, ça ne veut vraiment rien dire.